LE CENTRE DU « PARIS ÉLÉGANT »

« Il y a quelque sept ans, un caprice de la mode vint réveiller cette place de la Belle au Bois Dormant. Une maison de couture s’y installa, puis deux, puis trois, puis dix. Aussitôt les plus jolies, les plus élégantes, les plus fines Parisiennes s’y rendent en foule ; c’est là qu’il est de bon ton de venir se faire habiller […] Les étrangères, en troupes serrées, suivent le mouvement ; la place Vendôme devient centre de l’élégance […] Les rez-de-chaussée de jadis se transforment en d’admirables magasins offrant aux passants et surtout aux passantes tous les raffinements du luxe.»

Frédéric Boucheron, qui y installe sa bijouterie en 1893, est rapidement suivi par Cartier (1898) et Joseph Chaumet (1902), inaugurant ainsi la « tradition élégante » qui ne cesse d’accompagner le nom de Vendôme. En 1908, Frédéric Masson de l’Académie française célèbre la vocation mondaine de cette place, dont l’histoire séculaire rassemble « tant des choses, tant d’êtres, tant d’histoires, la haute magistrature et la finance, les drames les plus terribles de la Révolution, l’attentat le plus audacieux qu’ait risqué un homme seul contre le gouvernement le mieux établi ».

Devambez demande à Georges Cain, peintre et conservateur du musée Carnavalet, de reconstituer la biographie de ce lieu incontournable pour le livre somptueux qu’il imprime en 1908 : l’histoire d’une place, dont le périmètre renferme symboliquement toute l’histoire de France.

Du projet originaire de M. de Louvois, officialisé avec l’arrêt du Conseil du 2 mai 1686 par Louis Le Grand et abandonné au profit d’une opération privée en 1699, à l’inauguration de la colonne Vendôme de Chaudet, inspirée à la colonne de Trajan à Rome et élevée à la gloire de Napoléon en 1810 avec le métal de 1 200 canons pris en trophée ; de l’abattement de la colonne impériale, « monument de barbarie et de fausse gloire », voulu par la Commune dans la personne de Courbet le 16 mai 1871, à la réédification ordonnée deux ans plus tard par les représentants de la Troisième République…

Toutes les phases de l’histoire de la place sont retracées dans ce livre riche de documents et d’illustrations d’époque : des origines jusqu’au début du xxe siècle, quand la place retrouve la vocation de « centre élégant de Paris » qui l’avait caractérisée pendant les années du Second Empire, à l’époque où toutes « les plus jolies femmes de Paris, comme les plus spirituelles, s’y donnaient rendez-vous : SAI la princesse Mathilde, Mme de Pourtalès, Mme de Galliffet, la princesse de Metternich, la princesse Anne Murat, les baronnes de Rothschild, tout le Paris mondain d’alors… ».

Une liste des « locataires marquants » vient compléter l’histoire de ces hôtels dont les façades ont été le théâtre des événements les plus mémorables mais aussi du Paris mondain.

Puisque « les êtres sont nécessaires au décor, mais le décor les explique et les précise. Surtout ces décors de pierres où on les voit se mouvoir, où on peut les suivre à travers les salons dont les inventaires révèlent les magnificences ».

Georges Cain, La Place Vendôme, Paris, Devambez, [1908]